Archives de Catégorie: Reflexion

Ce que sait la montagne

Aux sources des philosophies de l’environnement

L’éthique environnementale, qui s’est développée dans la foulée de cet article, s’est élaborée autour de l’idée de la valeur intrinsèque, celle des entités naturelles, ou de la nature comme un tout. L’expression de « valeur intrinsèque » se trouve chez Kant : a une valeur intrinsèque tout ce qui doit être traité comme une « fin en soi », c’est-à-dire, pour Kant, l’humanité et, plus généralement, tout être raisonnable. Tout le reste n’est considéré que comme un moyen, comme une valeur instrumentale. L’éthique environnementale va nommer « anthropocentrique » cette position qui ne reconnaît de dignité morale qu’aux humains, et laisse, en dehors de son champ, tout le reste, c’est-à-dire la nature, vue comme un ensemble de ressources. L’ambition de l’éthique environnementale est au contraire de montrer que les entités naturelles ont une dignité morale, sont des valeurs intrinsèques.

L’idée est que, là où il y a des moyens, il y a nécessairement des fins. Or, tous les organismes vivants, du plus simple au plus complexe, qu’il s’agisse d’animaux (même dépourvus de sensibilité), de végétaux, ou d’organismes monocellulaires…, tous déploient, pour se conserver dans l’existence et se reproduire, des stratégies adaptatives complexes, qui sont autant de moyens au service d’une fin. Il y a donc des fins dans la nature. On peut considérer tout être vivant comme l’équivalent fonctionnel d’un ensemble d’actes intentionnels, comme une « fin en soi » : « les organismes, affirme Rolston, un des théoriciens de la valeur intrinsèque, valorisent ces ressources de façon instrumentale, parce qu’ils s’accordent à eux-mêmes, à la forme de vie qu’ils sont, une valeur intrinsèque » (Rolston III, Holmes, 1987, 269). À l’opposition entre les personnes humaines et les choses, caractéristique de l’anthropocentrisme, se substitue une multiplicité d’individualités téléonomiques, qui peuvent toutes prétendre, au même titre, être des fins en soi, et donc avoir une valeur intrinsèque (Taylor, Paul W., 1981, 1986 ; Rolston III, Holmes, 1994b ; Callicott, J. Baird, 1999a). Tout individu vivant est, à égalité avec tout autre, digne de considération morale : c’est ce qu’on appelle le biocentrisme.

L’éthique environnementale biocentrique reconnaît ainsi un vouloir-vivre (une infinité de vouloir-vivre individuels) à l’œuvre dans la nature entière, et transfère à la vie, à tout ce qui est vivant, la dignité morale que l’éthique kantienne accorde aux êtres libres. Il s’agit donc d’une éthique du respect de la nature, dont Paul Taylor détaille les principes : (1) Tous les êtres vivants ont un statut égal. (2) On ne peut traiter une valeur intrinsèque comme un simple moyen . (3) Chaque entité individuelle a droit à la protection. (4) Il s’agit bien d’une affaire de principe, d’un principe moral (Taylor, P. W., 1986, 78-79). L’éthique du respect de la nature est donc une éthique déontologique, qui évalue les actions morales suivant qu’elles respectent ou non des principes moraux, nullement en anticipant des conséquences. C’est cet aspect déontologique qui peut expliquer le succès de l’éthique de respect de la nature. Elle implique une véritable conversion morale : il s’agit de se déprendre de l’égoïsme des conceptions morales traditionnelles, anthropocentriques (leurs détracteurs parlent à ce sujet de « chauvinisme humain ») pour découvrir la valeur de tout ce qui nous entoure. De quel droit ne nous reconnaissons-nous de valeur qu’à nous-mêmes, nous les humains ?

La reconnaissance de la valeur intrinsèque passe par une sorte de sursaut moral, une attention au vivant qui a rapidement gagné des adeptes. La valeur intrinsèque est devenue le cri de ralliement de nombreux militants de la protection de la nature. On en retrouve aussi la marque dans les différents textes législatifs qui règlent la protection des espèces : elles impliquent le plus souvent l’interdiction de tout prélèvement individuel des composantes de ces espèces. Cette attention à l’entité individuelle est caractéristique du biocentrisme.

Reconnaître une valeur intrinsèque à chaque entité vivante, c’est admettre qu’elle existe d’une façon telle que l’on ne peut en disposer de façon arbitraire, qu’elle ne peut être à volonté remplacée par un équivalent. Cela ne conduit pas à s’interdire toute intervention dans la nature qui risquerait de tuer des êtres vivants (ce serait impossible) mais à en rendre nécessaire la justification. Aussi longtemps que l’anthropocentrisme est dominant (c’est-à-dire que les êtres humains sont considérés comme les seules fins en soi, dignes d’être moralement considérées) la charge de la preuve, là où la diversité biologique est en danger, revient aux protecteurs de la nature : ils doivent prouver que telle ou telle perte de diversité biologique entraînera plus de coûts que d’avantages pour les populations humaines. Se ranger au biocentrisme conduirait à inverser la charge de la preuve : il faudrait que ceux qui proposent de nouvelles activités, potentiellement dangereuses, apportent la preuve que l’on a des raisons valables de détruire des valeurs intrinsèques.

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Catherine Larrère, « Ce que sait la montagne. Aux sources des philosophies de l’environnement », La Vie des idées, 30 avril 2013. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/Ce-que-sait-la-montagne.html

Mater dolorosa et mater orba, les mères oubliées

La destinée terminologique de mater dolorosa
Par Catherine Ruchon

J’ai montré dans mon précédent billet que mater dolorosa apparaissait dans des situations discursives associées à la guerre. En situation de paix, l’expression semble perdre la particularité sémique de « deuil ». Reste celle du sacrifice, au travers de l’image de mères en souffrance, mais non en deuil. Déjà, en 1917, le film d’Abel Gance, Mater dolorosa, ne mettait pas en scène un deuil mais une femme soupçonnée d’infidélité et séparée de son enfant par le mari jaloux. Plus récemment, l’article de Rue89, « Les « mères seules », de la mater dolorosa à la famille dangereuse » (2 novembre 2011) porte sur la condition difficile des mères célibataires et actives. Il s’agit d’une occurrence orpheline, mater dolorosa n’apparaissant que dans le titre. N’y est activée que la signification lexicale de « dolorosa », sans lien avec le passé discursif de l’expression. On ne retrouve dans l’article aucune des caractéristiques d’une mater dolorosa, à l’exception du sème « courage » que véhicule la désignation de celle qui soutint son fils au pied de la croix et qu’illustre ce sous-titre : « Mère seule = courage ; père absent = lâche ». Les mères souffrent non plus de la perte de leur enfant, mais d’un contexte social qui les opprime. En perdant le sème du deuil, l’expression mater dolorosa ne peut plus servir à désigner les mères endeuillées.

Le mot mater est pourtant toujours productif dans diverses parties du monde. En effet, lexicalement, mater dolorosa peut être considéré comme un semi phrasème[1] dont le mot clé est mater ; ce dernier s’accompagne toujours d’un élément le qualifiant. Citons par exemple alma mater (littéralement mère nourricière), employé dans les pays anglophones pour désigner l’établissement où une personne a fait ses études ainsi que les hymnes universitaires américains. Le mot mater conserve une affinité sémantique avec le domaine du deuil dans l’expression mater orphanorum (mère des orphelins). Cette expression a pour référent des associations religieuses dédiées aux orphelins, pour exemples : la Congrégation des Oblates Mater Orphanarum, créée en Italie en 1945 ou bien encore l’association Mater Orphanorum Servants of the Poor, créée aux Philippines en 1998. Cependant, en dépit du caractère productif de mater, aucune autre expression n’a été créée avec ce mot pour désigner spécifiquement la mère ou le parent endeuillé.

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